Le cannibalisme dans l’histoire humaine

 

Le cannibalisme serait l’inévitable conséquence de la misère économique et physiologique dans laquelle sont plongées beaucoup de populations sauvages étrangères à la production agricole ou même pastorale. Mentionnons cette explication sans nous y arrêter. Une connaissance plus approfondie des populations dites sauvages a prouvé qu’elles ont d’autres ressources que la chasse, la pêche et la cueillette. Presque toutes pratiquent l’horticulture. Les plus cannibales d’entre elles élèvent des animaux domestiques comme le porc et la chèvre. Si le cannibalisme provenait de la rareté des subsistances, il devrait être au minimum là où abondent les fruits spontanés du sol et au maximum dans les régions polaires, où l’homme ne vit que des produits de sa chasse et de sa pêche. Or le contraire est vrai. Les Eskimo sont à peu près étrangers au cannibalisme, qui est extrêmement développé dans les régions forestières de l’Afrique et de l’Amérique, où foisonnent le gibier et les fruits. Il peut sembler plus plausible de chercher l’origine de l’anthropophagie dans une passion qui se serait propagée chez certaines races pour se fixer dans leurs habitudes. Ce serait un vice, comparable à l’alcoolisme des modernes. Mais c’est là une explication tout artificielle. Tout au plus rend-elle compte de quelques rares cas, notés dans l’histoire de quelques peuples civilisés ; telle la diffusion de l’anthropophagie en Egypte au XIIIe siècle, racontée par l’historien arabe Abd-al-latif . D’ailleurs que le cannibalisme tire ou non son origine d’une passion, la question est de savoir s’il passe dans les mœurs et à quelles conditions. Tous les témoignages nous montrent que le sauvage devient cannibale par degré, que chez plusieurs races la coutume est récente, que la population a le souvenir d’une époque où elle n’existait pas, qu’elle est d’origine étrangère. Ajoutons qu’il est bien rare que la tribu entière y participe. L’usage est d’exclure du banquet anthropophagique les femmes et les enfants pour en faire un privilège sacerdotal et aristocratique. Bref, les faits et les inductions témoignent contre l’idée d’un cannibalisme instinctif et universel. Là où il est repoussé par la religion, l’opinion ou l’autorité, il ne s’implante pas et n’est qu’une mode temporaire. Tel a été au XIIIe siècle le cas de l’Egypte musulmane et au XIXe siècle celui des Bassoutos de l’Afrique méridionale. Si l’origine du cannibalisme ne peut être cherchée ni dans une passion diffuse ni dans un besoin instinctif on est conduit à penser qu’il est d’origine sociale et que le banquet anthropophagique est une coutume. C’est la discipline sociale, l’autorité de la communauté sur l’individu qui a vaincu la répugnance instinctive de l’homme pour la chair humaine. Reste à connaître l’origine de la coutume elle-même.

Ecartons d’abord certaines confusions qui ont égaré des ethnographes trop prompts à systématiser des faits insuffisamment établis. Le banquet anthropophagique, précédé de l’immolation de la victime, a été rapproché de la nécrophagie ou de l’usage de manger tout ou partie du corps d’une personne morte de vieillesse ou de maladie. L’indication la plus étrange à cet égard est celle qu’un orientaliste italien, PUINI, a tirée de certaines coutumes funéraires des Tibétains. Selon les régions et les couches de population, ce peuple observe envers ses morts quatre rites différents. Les deux premiers sont l’incinération, introduite par les bouddhistes indiens et l’inhumation apportée par les musulmans. Une autre coutume plus ancienne consiste à porter le cadavre sur un rocher et à l’abandonner aux oiseaux de proie. Enfin un usage populaire est de découper le corps et de le faire manger à des chiens consacrés, PUINI estime que là est la coutume primitive. Mais comme certains voyageurs qui visitèrent l’Asie centrale au moyen, âge, RUBRUQUIS et ORDERIC DE PORDENOME, attribuent aux Tibétains l’usage de conserver les crânes de leurs ancêtres pour y boire et même celui d’en manger la tête, le savant italien n’hésite pas à conclure que les Tibétains étaient primitivement un peuple anthropophage, pratiquant le cannibalisme non seulement externe, mais interne, dont leurs rites funèbres seraient une survivance. On ne peut accueillir une telle induction si l’on a quelque souci de la preuve scientifique. Sans doute, on observe chez beaucoup de races dégradées des cas isolés, de nécrophagie sous l’influence tantôt de la douleur, tantôt des croyances magiques. Mais la physiologie à elle seule suffit à nous convaincre que la nécrophagie n’a pu être une coutume générale. Un empoisonnement universel en aurait été la conséquence. D’ailleurs l’attitude des peuples primitifs envers le cadavre est plutôt le respect, pour ne pas dire l’éloignement et l’horreur.

Cette confusion écartée, notre étude des origines du banquet anthropophagique se limitera à trois points, le rapport du cannibalisme avec la condition des prisonniers de guerre, avec celle des condamnés à mort, avec les privilèges sociaux. Ce sont les prisonniers qui le plus souvent font les frais du banquet ; ce sont parfois aussi les corps des guerriers ennemis qui ont succombé. Le corps est tantôt dévoré intégralement, tantôt n’est mangé qu’en partie. Souvent l’on se contente de manger un organe, le cerveau ou plus souvent le cœur. Il est exceptionnel que l’on mange des femmes ou des enfants. On a tour à tour attribué une telle attitude à deux motifs. Le guerrier que l’on dévore avait infligé des pertes au clan : on éprouve donc un ressentiment contre lui. Si on se contentait de le tuer, on devrait craindre son ombre, son double. Si on le mange, on a la satisfaction de penser qu’il est anéanti. Une telle explication ne s’applique pas à l’anthropophagie cardiaque et aux formes analogues.

On en a donc proposé une autre, plus plausible et plus généralement acceptée. Le guerrier ennemi est l’objet de l’admiration autant que du ressentiment. On veut donc s’assimiler sa force, son courage, son intelligence, et le moyen le plus simple est de le manger ; c’est surtout de manger l’organe qui passe pour être le siège du courage et de l’intelligence, le cœur. Le banquet anthropophagique n’est qu’une application du principe suprême de la magie, le semblable produit le semblable.

En dépit de l’opposition que l’esprit de système veut voir entre les pratiques magiques et les rites primitifs, ce banquet présente encore les plus grandes analogies avec le sacrifice. Pour en bien comprendre la portée, il convient de le rapprocher d’autres traitements infligés au prisonnier et à l’ennemi vaincu. Les Peaux-Rouges du littoral de l’Atlantique ne mangeaient pas le prisonnier mais le brûlaient lié à un poteau après avoir invoqué les esprits de ceux qui étaient tombés sous ses coups. Or c’est là un rite sacrificiel. Brûler le corps d’un animal ou d’un homme a toujours été considéré comme la manière la plus sûre de l’offrir aux esprits ou aux dieux. Chez les Aztèques du Mexique, l’expédition guerrière était toujours suivie d’un sacrifice humain global accompagné d’anthropophagie cardiaque. MASPÉRO, nous le savons, pense qu’il en était ainsi dans l’Egypte archaïque. Camille JULLIAN attribue la même coutume aux Celtes. Bref un double caractère rituel et magique est associé au banquet anthropophagique,

La victime n’y est pas toujours un prisonnier de guerre. Ce peut-être aussi un condamné ou pour mieux dire, un homicide poursuivi par la vendetta d’un clan ou d’une famille. Notre explication semble ici être en défaut. Comment chercherait-on à s’assimiler les vertus inhérentes au criminel que l’on condamne à mort ? Ne soyons pas cependant trop prompts à croire que le cannibalisme guerrier et le cannibalisme juridique soient irréductibles. Comme l’autre, le cannibalisme juridique est un sacrifice et présente un caractère magique. Considérons-le là où il s’est le mieux conservé, chez les Battaks des forêts de Sumatra. Ce ne sont pas à proprement parler des sauvages. Quoiqu’ils conservent encore beaucoup des institutions du clan maternel, ils sont au seuil du patriarcat. Ils ont domestiqué les animaux et ne sont pas étrangers à la culture du sol. Ils ont subi l’influence de l’Islam quoique leur véritable religion soit encore le culte des esprits et des ancêtres. Cependant ils sont anthropophages. Le cannibalisme est chez eux l’accompagnement obligé des exécutions capitales. Le meurtrier condamné par la sentence du peuple est lié à un poteau : tous les membres du clan qui exercent sur lui le devoir de la vengeance l’immolent alors, le dépècent et doivent manger chacun un morceau de sa chair. Le même traitement peut être appliqué au débiteur insolvable s’il ne préfère l’esclavage.

Bien loin d’obscurcir le problème de la nature et de l’origine de l’anthropophagie, la coutume des Battaks nous paraît susceptible de l’éclairer et d’en indiquer la solution. Entre le cannibalisme juridique et le cannibalisme guerrier, la différence est légère, car qu’est-ce que la guerre à l’origine sinon une lutte entre clans dont la vengeance du sang est l’occasion ? Il y a donc une analogie réelle et profonde entre le traitement de l’homicide et celui qui est infligé au prisonnier de guerre. Il est vraisemblable que si l’on n’avait pas d’abord mangé le meurtrier, l’on n’aurait pas mangé ensuite le guerrier captif, puis par extension, l’étranger. Mais pourquoi manger l’homicide sinon que la vendetta est une oblation sanglante à l’ombre du mort et aussi qu’en le mangeant on présume qu’on lui prend sa force pour se l’assimiler ? Quand la peine de mort légalement instituée remplace la vengeance, le cannibalisme juridique disparaît, mais l’exécution conserve le caractère d’un sacrifice, d’une oblation comme en témoignerait à lui seul le terme qui la désigne, supplicium, supplication. De là sans doute aussi l’extrême diffusion de la peine du feu, si usitée chez les Peaux-Rouges, les Nègres, les Sémites, les Egyptiens, les Celtes. La cruauté humaine ne l’aurait peut-être pas inventée sans la suggestion des croyances magiques, la crémation de la victime étant considérée comme le moyen le plus sûr de l’offrir aux esprits, puis aux dieux, surtout aux dieux solaires.

Le banquet anthropophagique ne s’ouvre pas à tout le peuple. Il a ses privilégiés, et aussi ses exclus, Ce n’est pas là un point négligeable. La plupart des peuples cannibales d’aujourd’hui interdisent le banquet aux femmes et aux enfants (à l’exception de certaines formes magiques et médicales de l’anthropophagie dont un enfant peut être le bénéficiaire), Les femmes peuvent réclamer l’immolation du prisonnier et participer aux apprêts du repas mais les guerriers seuls se partagent la chair des victimes. Parfois, le privilège est plus marqué encore et n’appartient pas à l’ensemble de la population guerrière. Dans les archipels mélanésiens, dans plusieurs régions de l’Afrique équatoriale, le banquet est célébré comme une sorte de mystère, par une société secrète, nuitamment et avec accompagnement de rites magiques. Les instruments qui y servent sont consacrés et déposés dans des huttes. Il est interdit aux femmes et aux enfants de les voir ou même d’en parler. Enfin chez les peuples civilisés d’Amérique, à la phase précolombienne, les Mayas, les Aztèques, l’anthropophagie était un privilège sacerdotal. Les victimes offertes soit au dieu de la guerre, soit au dieu du sol et de l’agriculture appartenaient à leurs serviteurs qui le plus souvent n’en mangeaient que le cœur. Ces privilèges et ces exclusions doivent être rapprochés de l’existence fréquente des sociétés secrètes chez les races sauvages, de leur composition exclusivement masculine et de leur caractère magique. Souvent, ce sont elles qui ont conservé ou répandu le cannibalisme et c’est là une preuve de plus du lien qui l’unit à la magie.

Cependant, l’anthropophagie, si contraire non seulement aux vrais instincts de l’homme, mais à ceux des animaux dont la physiologie comparée le rapproche, ne peut s’expliquer que par l’intensité de l’hostilité entre les petits groupes. C’est une manifestation de l’esprit de guerre entre les communautés gentilices. A cet égard, rien ne la distingue radicalement d’une autre coutume guerrière qu’il nous reste à étudier, la vengeance du sang. Cependant la lutte des clans, même la plus violente, ne pouvait transformer en cannibales des hommes dont la pensée n’aurait pas été asservie aux croyances magiques. Magie et anthropophagie sont inséparables. Les survivances de l’une se trouvent partout associées aux survivances de l’autre. Il y a là une conclusion dont nous devrons montrer plus loin la portée, en traitant du sacré : elle confirme l’induction que nous avons déjà tirée d’une histoire sommaire de la condition du malade. S’il y a un lien historique entre la légitimité de l’anthropophagie, en tant que forme extrême de la vengeance, et l’application rigoureuse du principe de la magie sympathique, il en est forcément une autre entre le cannibalisme magique et l’idée que la maladie est une impureté communiquée par des esprits malfaisants ou irrités. L’anthropophagie atteint donc son plus haut développement et sa plus grande stabilité chez les peuples restés les plus fidèles à l’idée de la pureté rituelle et aux interdictions qui en dérivent, bref, au tabou. Rien de plus remarquable à cet égard que les témoignages recueillis sur ces tribus australiennes dont certains sociologues métaphysiciens ont fait les héroïnes de leur roman de la société primitive, Une de leurs tribus les plus centrales, les Luritcha, pratiquent encore l’anthropophagie et, point plus digne d’attention, sous la forme médicale. Lorsqu’un enfant déjà élevé leur semble chétif, on immole un de ses frères plus jeunes dont on lui donne les chairs à manger en vue de lui incorporer sa force.

Chez les Arunta et autres tribus plus septentrionales, le cannibalisme n’est plus qu’une survivance qui se fait jour principalement dans les initiations dites totémiques, dont l’Engwura est la principale. Qu’en conclure sinon que la distinction que l’école de la sociologie religieuse croit devoir faire entre la magie et les rites des primitifs n’est rien qu’une idée préconçue, sinon aussi que les interdictions rituelles et les cérémonies totémiques sont beaucoup plus parentes des rapports d’hostilité que des véritables sentiments sociaux ?

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