« La zone euro est déjà en déflation, et la BCE n’a rien fait pour l’empêcher »

Patrick Artus:Pour Patrick Artus, directeur de la recherche économique chez natixis, "la BCE a fait l'erreur d'attendre que la spirale baissière des prix devienne auto-entretenue".
Patrick Artus:Pour Patrick Artus, directeur de la recherche économique chez natixis, « la BCE a fait l’erreur d’attendre que la spirale baissière des prix devienne auto-entretenue ».

Vers la plus grande crise économique de l’histoire:

L’influence de la FED américaine

Pour Patrick Artus, directeur de la recherche économique à Natixis, le tassement des prix observé dans la plupart des pays de l’union monétaire est inquiétant à plus d’un titre. Il explique pourquoi, tout en pointant la responsabilité de la Banque centrale européenne (BCE).

La zone euro risque-t-elle de sombrer dans la déflation ?

Elle y est déjà ! Il serait une erreur de croire que la déflation se manifeste uniquement lorsque les prix reculent. Si l’on s’en tient à sa définition stricte, elle se déclenche dès que les taux nominaux se décorrèlent de l’évolution des prix. Ou dit autrement, dès qu’ils ne baissent pas aussi vite que les prix en cas de désinflation.

C’est grave, et c’est le phénomène que l’on observe dans la zone euro depuis début 2013. Prenez l’Espagne. Certes, le taux nominal de ses obligations souveraines à dix ans est passé de 6,5 % au plus fort de la crise à 4,1 % aujourd’hui. Mais, dans le même temps, l’inflation est passée de plus de 3,5 % à 0 %. Cela signifie que le taux réel payé par le pays pour placer ses obligations, que l’on calcule en soustrayant le taux d’inflation au taux nominal, est passé de 3 % à 4,1 %. C’est intenable. Et l’on observe le même phénomène en France, en Italie, au Portugal, en Grèce.

Comme la croissance dans ces pays est quasi nulle ou négative, cela signifie que le déficit public et l’endettement public comme privé vont mécaniquement continuer de se creuser. La déflation détruit la solvabilité des emprunteurs tout en paralysant l’économie entière : les consommateurs repoussent leurs achats, les PME n’investissent plus…

Pourquoi les prix ont-ils commencé à se tasser début 2013 ?

La hausse de la TVA en Grèce, en Espagne et au Portugal dès 2011 a artificiellement gonflé les prix pendant plusieurs mois, et les salaires ont mis du temps avant de s’ajuster à la dégradation du marché du travail. Ils l’ont fait subitement fin 2012, quand, par ailleurs, l’appréciation de l’euro a commencé à tirer le prix des importations vers le bas (– 6 % sur un an). Aujourd’hui, toutes les forces déflationnistes jouent à plein. Elles seront difficiles à déjouer.

La BCE aurait-elle dû réagir plus tôt ?

Absolument. Certes, ses membres répètent à qui veut l’entendre que leur inflation-cible est de 2 %, et qu’ils ne tolèrent pas que celle-ci s’en éloigne. Mais ils n’ont rien fait quand l’inflation moyenne de la zone euro est tombée à 1,4 %, en mai, puis à 1,1 %, en septembre. Ils n’ont commencé à s’inquiéter que lorsqu’elle a atteint 0,7 % en octobre. Trop tard, car désormais les entreprises ont intégré la baisse des prix dans leurs prévisions, et ont commencé à la répercuter dans leurs contrats et sur les salaires. La BCE a fait l’erreur d’attendre que la spirale baissière des prix devienne auto-entretenue.

Elle a baissé son taux directeur de 0,5 % à 0,25 %…

Cela ne suffira pas. Si elle veut vraiment enrayer la spirale déflationniste, la BCE n’a que deux options. La première est d’adopter une politique monétaire non conventionnelle, comme le quantitative easing de la banque centrale américaine. Cela consisterait en un rachat massif de titres privés ou publics. Autrement dit : la BCE doit créer de la monnaie pour racheter de la dette publique. Mais comme les Allemands sont réticents à cette option, je doute qu’elle ose aller jusque-là, en tout cas pas de manière franche et sans condition.

L’autre piste serait de passer son taux directeur en territoire négatif. Une option radicale, qui aurait l’avantage de faire baisser toute la gamme des taux, et donc, de relancer les anticipations d’inflation. Mais là encore, cette piste reste tabou : pour l’instant, seul un taux de dépôt négatif, c’est-à-dire celui qui rémunère les liquidités que les banques déposent à la BCE, a été évoqué.

 

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