Algérie: la fin programmée du romantisme révolutionnaire

Après treize semaines de mobilisation, Ali Benouari, candidat en 2014 et président du parti Nida el Watan, estime que la transition actuelle passe plus que jamais par un compromis entre le peuple et l’armée. 

L’armée considère le préalable de la transition comme porteur d’une grande instabilité pour le pays. Selon son chef, le peuple ne peut pas, dans le contexte actuel, se doter d’une représentation, pour diriger la transition sans passer par des élections.

Le chef d’Etat-Major de l’armée considère que la la voie de la transition pourrait s’avérer longue et donc pleine de périls. Il propose comme alternative l’élection rapide d’un président dans le cadre de l’actuelle constitution. Il donne, comme gage de sa bonne foi, l’arrestation des principaux dirigeants et de leurs complices oligarques qui ont saigné le pays. Il a évoqué le complot tramé par ces derniers, avec l’aide de certains pays étrangers pour se maintenir au pouvoir. Il a pensé que ces arrestations seraient bien acceuillies par le peuple, car elles faisaient partie des principales revendications du peuple.

Cependant, la contestation n’a pas faibli pour autant, les exigeances s’étant déplacées vers le départ du chef du gouvernement et du président par interim, voire du départ du chef d’Etat-Major lui même, auquel il reproche d’avoir servi le régime de Bouteflika.

Nous en sommes là, après 25 semaines de contestation populaire.

Qui a raison, qui a tort? Y a-t-il une voie de conciliation?

Gaïd Salah semble aujourd’hui disposé à assouplir sa position et se déclare prêt à discuter avec des représentants du Hirak et avec les forces d’opposition des conditions d’un bon déroulement de l’élection du prochain président. Il admet, entre les lignes, que l’échéance du 4 juillet pourrait être reportée.

 

Beaucoup y voient une manœuvre de sa part, puisqu’il continue à inscrire cette élection dans le cadre de l’actuelle constitution. Ce qui n’est pas faux, si l’on considère que le peuple n’a pas obtenu le départ du chef du Gouvernement et du président par interim, considérés comme les garants de l’ordre ancien.

Mais l’armée peut-elle se débarrasser de ces derniers sans être accusée de vouloir prendre le pouvoir? Elle pourrait le faire, en théorie, en légitimant son action par la transmission du pouvoir au peuple. Personne ne le lui reprocherait, au contraire.

A QUI PRECISEMENT TRANSMETTRE LE POUVOIR?

Telle est la question que les détracteurs du chef d’Etat-Major ne veulent pas aborder.

Il faut reconnaître que l’armée a quelques raisons à faire valoir pour expliquer sa position. Elle est dans son rôle quand elle affirme vouloir garantir la stabilité du pays, par ces temps de grande incertitude. Depuis le départ du président, elle est la seule force légitime et organisée du pays..

Elle se considère, en vertu de ses missions régaliennes, comme incontournable dans le processus de démocratisation en cours. Pas directement, mais derrière un pouvoir légal, même s’il est purement formel.

Elle se sait exposée au risque d’apparaître comme auteur d’un coup d’Etat si elle inscrivait son action hors du cadre constitutionnel

Pour les raisons indiquées ci-dessus, elle ne veut pas aller vers un processus de transition tel que le réclament, à cor et à cri, la plupart des Algériens. D’où l’impasse actuelle.

LE DEGAGISME SYTEMATIQUE EST-IL COMPATIBLE AVEC LA TRANSITION?

Dans la science politique, il n’y a pas une discipline qui s’appelle « transitologie », comme on l’entend assez souvent. Il y a juste un recensement des expériences vécues par nombre de pays qui ont vécu le passage d’un régime autoritaire à un régime démocratique.

Les pays qui s’y sont aventuré ont du improviser pour trouver leur voie, souvent dans la douleur et au prix de soubresauts coûteux. Nos concitoyens veulent que tout change, en même temps, de manière pacifique. Est-ce possible? Est-ce raisonnable?

Le peuple baigne depuis le 22 Fevrier dans ce que j’ai appelé la phase de romantisme révolutionnaire, qui lui fait croire que tout est possible. Surtout au vu des résultats obtenus en peu de temps: démission forcée du président, arrestation de l’ex chef du DRS et de son successeur, arrestation des principaux oligarques, inculpation annoncée de la plupart des ministres et premiers ministres qui ont servi sous l’ère Bouteflika, etc.

 

Encouragé par ces succès, il est poussé à réclamer toujours plus. Mais ces succès auraient-ils été possibles sans l’implication directe de l’armée et de son chef d’Etat-major, dont on dénonce l’intrusion dans la politique, et dont certains demandent carrément le départ? Là réside une première grande contradiction.

Que cette dénonciation de l’armée émane des milieux d’affaire véreux, voire du peuple qui en ressent la nécessité diffuse, on pourrait le comprendre. Mais comment expliquer qu’elle soit relayée par certaines élites qui crient au « dégagisme » sans discernement?

En se dispensant d’expliquer au peuple toutes les implications du processus de transition, ces élites entretiennent une confusion dangereuse.  Comme celle qui consiste à dire non à tout ce qui peut venir de l’armée, que la solution ne peut venir que du peuple. Cette posture confortable tend à ignorer l’urgence à sortir de l’impasse politique et à discréditer les arrestations des têtes de l’oligarchie politico-financière et sécuritaire.

Cette posture “dégagiste” les dédouane de tout effort d’analyse sérieux, qui intègre des données d’une grande complexité.

La première des complexités vient de la situation économique, qui est encore plus grave que ce que laissent penser les données purement financière. Certes, tout le monde admet maintenant la gravité de la crise, mais sans l’intégrer dans la problématique de la transition. Si la transition dure au delà de la fin de l’année, il est quasiment certain que les efforts de démocratisation du pays seront anihilés par les effets de la faillite financière du pays, largement prévisibles à l’horizon 2021. C’est à dire après demain.

La seconde des complexités vient de l’influence de l’argent sale sur le processus transitionnel et sur la réussite des prochaines élections libres. La plupart des élites admettent la nécessité de lutter contre ce fléau, tout en déniant à l’armée la responsabilté de conduire cette lutte, au prétexte que seule une justice indépendante aurait la légitimité pour le faire. Cet assainisement est pourtant un préalable salutaire, même s’il ne peut être rapidement achevé. Le chef d’etat-major a raison quand il parle de la menace que fait peser l’argent sale sur la démocratisation du pays. On attend de ses détracteurs qu’ils répondent sur ce point.

Les élites en question évitent, enfin, de se demander qui doit impulser et accompagner la transition.

La prise en compte de ces complexités est d’une nécessité vitale car elles conditionnent non seulement la réussite du processus de transition, mais également le succès des élections démocratiques à venir.

COMMENT CLARIFIER LE CONCEPT DE TRANSITION?

« Je n’ai jamais déjeuné avec une personne morale », disait un célèbre constitutionnaliste du XIXème siècle, Léon Duguit.

Certes, tout pouvoir émane du peuple, mais aucun peuple n’a réussi à entrer directement au Parlement ou à s’emparer du pouvoir. Il ne peut le faire qu’au travers de ses représentants.

Il convient donc de se pencher sur le processus par lequel le peuple peut dégager une représentation.

Ce processus s’est déroulé historiquement, de par le monde, de deux manières.

Soit il a résulté d’une violence révolutionnaire qui amène le pouvoir contesté à tomber entre les mains des chefs révolutionnaires qui se sont octroyé la légitimité de conduire la transition.

Soit il a résulté d’un compromis entre les représentants du peuple contestataire et du pouvoir contesté.

Nous sommes, pour l’instant du moins, dans le second cas de figure, puisque notre peuple, dans son immense sagesse, a choisi l’option de la contestation pacifique.

Dans notre cas, la transition entre l’ancien et le nouveau pouvoir ne peut être que négociée, avec la seule force qui représente le pouvoir actuel, c’est à dire l’armée.

Vouloir y échapper pourrait conduire à créer, sans le vouloir, un état de violence qui nous éloignerait de notre rêve d’une transition pacifique. Cet état de violence nous serait alors imposé par trois facteurs. La crise économique, dont la résolution n’est pas compatible avec une transition qui traine en longueur, le vide politique et institutionnel qui entrainerait l’armée dans un face à face risqué avec le peuple ainsi que l’activité subversive des differents lobbies qui exploiterait la situation pour déstabiliser le pays à leur profit. C’est d’alleurs, en substance, ce que dit Gaïd Salah.

A-t-il raison? Si non, quelle serait la solution alternative? Le manque de questionnements à ce propos est flagrant.

Pour y répondre, il convient tout d’abord d’admettre que l’échéance du 4 Juillet pour la tenue d’une élection présidentielle ne sera pas tenu, pour une multitude de raisons, et Gaïd salah, dans sa dernière déclaration, semble en convenir.

Que se passera-t-il dans ces conditions, sachant que nous serons en dehors de la constitution puisque ce cas de figure n’est pas prévu dans aucun de ses articles?

 

 Ce qui règle, du coup, le cas emblématique des 2 B. Il n’y aura plus ni de gouvernement, ni de présidence par intérim, ce qui placera ipso-facto l’armée au premier rang de la scène politique. Cette situation semble avoir été anticipée par l’armèe dès l’annonce de la démission de Bouteflika,  d’où son attachement à la solution constitutionnelle. Ce n’est pas l’idéal, mais que proposent les opposants, à part la démission des résidus de l’ancien pouvoir et le retrait de l’armée de la scène politique?

D’aucuns avancent des noms qui pourraient se voir confier immédiatement la tache de conduire la transition.

QUI PEUT PRETENDRE REPRESENTER LE HIRAK?

Il y en a qui disent que les personnalités les mieux placées sont celles qui ont émergé du Hirak, sous-entendu celles que nous servent les réseaux sociaux et autres médias électroniques, il faut rappeler que personne ne peut se présenter à El Mouradia et dire: « ouvrez-moi la porte. Je suis le représentant que le peuple a choisi ». À coup sûr, on l’éconduira, quelle que soit sa popularité réelle ou supposée. Cela devrait suffire à disqualifier toute personne présentée comme représentants du Hirak. Il est utile de rappeler que nous ne sommes pas dans un processus électif, mais dans une phase pré-transitionnelle.

Il y en a d’autres qui avancent, certainement de bonne foi,  l’idée d’organiser des consultations populaires pour désigner les représentants du Hirak, à travers l’ensemble du territoire national. Mais ce type de consultations nous renvoie immanquablement à l’équation électorale. Celle de la révision du fichier électoral, de l’instance indépendante responsable de l’organisation des élections, etc. C’est à dire justement au travail de l’équipe chargée de la transition. Tel est le problème. Il ne faut pas se voiler la face.

Enfin, il y en a qui avancent des plateformes qui se lmitent à définir les étapes de la transition (désignation d’une présidence provisoire qui désignera elle même un gouvernement provisoire pour gérer les affaires courantes et aider à la mise en place de nouvelles règles du jeu, etc), en évoquant une conference nationale d’où émergeraient des représentants du peuple. Or le problème n’est pas tant de comment doit se dérouler la transition que de savoir comment engager le processus qui est, somme toute, plus technique que politique, l’organisation d’une conférence nationale renvoyant elle même au problème précédent.

COMMENT SORTIR DE L’IMPASSE?

D’autres enfin, dont moi même, proposent, pour sortir de l’impasse,  de confier la transition à une personnalité ou à un groupe de personnalités, qui offrent les garanties de neutralité exigées. Les détracteurs de cette idée avancent comme argument que ces personnes pourraient en profiter pour rétablir à leur profit la dictature. Mais ils raisonnent selon le paradigme ancien du Président qui a tous les pouvoirs, alors que l’instance de transition n’est là que pour 6 mois et que son seul rôle est de mettre en place les mécanismes pour une élection libre. De plus, les personnalités choisies n’auront pas le droit de participer à une quelconque élection à venir.

Le critère le plus important n’est-il pas qu’elles doivent être crédibles aux yeux du peuple, à l’instar de nos vieux sages vers qui on se tournait pour arbitrer un conflit villageois, tribal ou familial?  Pourquoi vouloir emprunter à d’autres pays ce qui est dans notre boite à outils ancestrale?

Si cette idée a un sens, quelle sera alors l’autorité qui devra désigner les sages qui se dévoueront pour assurer la transition, étant donné qu’ils ne peuvent pas être élus, pour les raisons déjà soulignées?

Par réalisme et par pragmatisme, certains leaders ont  proposé depuis le début des manifestations qu’ils le soient par la seule institution qui détient les clés du pouvoir, c’est à dire l’armée. Elle seule a aujourd’hui la légitimité pour le faire. Il est entendu que le peuple pourra toujours récuser son choix, en manifestant. Les manifestations qui se déroulent chaque semaine sont l’incarnation vivante du fameux article 7 de la constitution. Car si le peuple ne peut pas aujourd’hui dire qui il veut, faute de pouvoir l’exprimer par des élections libres, il sait par contre dire ce qu’il ne veut pas, en l’exprimant dans la rue. Son jugement est infaillible. Depuis qu’il n’a plus peur de sortir, par millions, il dispose d’un pouvoir quasi-référendaire, de rejet ou de plébiscite. Faisons-lui confiance. Il l’a montré depuis le 22 Février. Sans lui, rien n’aurait été possible. Ni le départ de Bouteflika, ni l’arrestation de ses suppôts.

 L’armée ne doit pas nous faire peur. Depuis le 22 février, elle se trouve dans l’obligation d’écouter la voix du peuple. A mon humble avis, elle continuera à s’en inspirer dans toutes les décisions qu’elle prendra, à  part celle,  irréaliste et irresponsable, de vouloir la « dégager » elle aussi.

Oui, car la peur a changé de camp comme elle a changé de nature. La faillite totale du pays est le plus grand danger qui nous guette.

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par Ali Benouari ,correspondant à Alger

 

 

 

 

 

 

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