Selon un certain nombre de sources médiatiques mainstream, le Pentagone cherche à cacher une vidéo troublante qui n’a pas été rendue publique avec le reste du rapport sur la torture.
Selon plusieurs journalistes renommés dont Seymour Hersh, l’horrible vidéo a été enregistrée à Abou Ghraib, le notoire cachot de torture US en Irak qui avait fait les gros titres il y a à peu près une décennie, quand les méthodes inhumaines employées dans cette prison ont été exposées.
Malheureusement, il semble que les preuves dévoilées il y a des années ne faisaient qu’égratigner la surface.
Alors que la vidéo est toujours confidentielle, Hersh affirme que ce n’est qu’une histoire de temps avant sa sortie.
Livrant un discours à l’ACLU (Union US des Libertés Civiques, American Civil Liberties Union, ndlr) la semaine dernière, après que le…
Une analyse de la situation actuelle des USA, et les conséquences planétaires qu’elle entraîne, permettent d’éclairer beaucoup ce qui se passe aujourd’hui. Il est utile pour le moins et sûrement indispensable de mener une réflexion sur ce qu’elles signifient pour nous, afin de se préparer aux événements qui s’annoncent. Si vous ne comprenez pas encore ce que je dis, rassurez-vous ça viendra.
La conjoncture géopolitique mondiale actuelle est à son maximum de tensions depuis la fin de la guerre froide. Les États-Unis croyaient être parvenus, dans les années 1990, avec la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’URSS, à asseoir leur domination incontestée sur le reste du monde. Mais les voici aux prises avec une concurrence nouvelle d’une ampleur inhabituelle animée non plus par la recherche d’une confrontation entre deux idéologies, le capitalisme et le communisme, mais désormais par la vision multipolaire des puissances émergentes (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) réunies dans les BRICS et les MINT (Malaisie, Indonésie, Nigéria et Turquie). Ces nouveaux joueurs gagnent de l’importance économique et militaire chaque année et sont résolument opposés à toute forme d’inféodation, politique, économique, militaire ou culturelle. Ce que les États-Unis ont mis en place au cours du XXème siècle et sont habitués à imposer. L’Europe, par contre, fidèle allié et vassal sacrificiel de l’Amérique, semble ignorer ce qui se passe. Embourbés dans l’Euro, l’Europe, un chômage structurel, un abandon de la jeunesse et leurs économies à taux de croissance zéro, les pays de l’Europe s’acheminent vers une issue où le sort de l’Amérique les contraindra à évoluer, se réveiller, et retourner leur veste. Pour l’instant l’Europe sanctionne la Russie et devra si ça continue faire face à une situation de guerre.
Défiés, les USA résistent, leurs efforts et leurs actions menacent la stabilité du monde et sèment le chaos, voulu dans leur stratégie de maintien d’un rôle aujourd’hui révolu et qui leur échappe.
Cette menace politique se double du spectre d’un important déclin économique qui ne fait qu’amplifier la première. S’étant rendus compte au début des années 1980 que la structure de coûts de leur production était de moins en moins concurrentielle, les États-Unis ont entamé, et continuent de poursuivre, une politique de libéralisation systématique des échanges commerciaux internationaux dont les effets à déplorer les plus pervers et douloureusement ressentis ont été la désindustrialisation de leur économie et un appauvrissement collectif qui se traduit par la disparition rapide de leur classe moyenne. La consommation diminue et appauvrit l’économie
; et seules des manipulations statistiques grossières permettent de cacher les effets dévastateurs sur le taux de croissance, l’emploi et la dette. Si des gestionnaires de fonds refusent de constater ce déclin de l’Amérique, d’autres en France comme les Éconoclastes Olivier Delamarche et Philippe Béchade démontrent le délitement de ce qui fût la première économie au monde et tirent chaque jour la sonnette d’alarme. Pour ceux qui s’intéressent à la question John Williams de « Shadowstats » rétablit les vrais chiffres et des dizaines d’analystes dénoncent les manipulations, mensonges et parfois crimes économiques que Wall Street déverse à jet continu. Des experts comme Paul Craig Roberts, David Stockman, Bruno de Landevoisin ou James Rickards expliquent bien les vraies réalités économiques de l’Amérique et du reste du monde.
Les bénéfices escomptés de la financiarisation de l’économie US ne sont pas au rendez-vous. Non seulement alimente-t-elle une multiplication de bulles spéculatives dans tous les domaines qui finissent toutes par éclater à répétition un jour ou l’autre, mais il n’existe aucun mécanisme de redistribution de la maigre richesse qu’elle crée, et le fossé des inégalités sociales en train de se creuser constitue une menace sérieuse à leur stabilité politique à moyen et long terme. Les bulles du Nasdaq et celles des subprimes ont rendu les années 2000 à 2008 catastrophiques et bien qu’ayant éclaté elles continuent de pourrir l’économie mondiale. La financiarisation de l’économie et l’avènement de Wall Street qui se joint à la City de Londres ont permis aux banquiers de dominer le monde avec leurs pires abus. Pour le moment impunis.
L’absence de croissance économique réelle se reflète dans le degré d’endettement des USA qui se situe désormais parmi les pires du monde développé, et ils sont de plus en plus tentés par des aventures militaires hasardeuses dont ils pensent qu’ils pourraient sortir à la fois vainqueurs sur le plan politique, et renforcés sur le plan économique. Leur situation se complique dès qu’on y introduit la donnée du pétrole dont ils ont longtemps contrôlé le marché et qui leur échappe, d’où leurs interventions dans les pays Arabes et autres pays producteurs de pétrole. AQMI, Al Qaeda, et Boko Haram ne sont que des moyens créés et manipulés par la CIA pour garder la mainmise sur le pétrole des autres, et bénéficier à l’empire sur la route de la déchéance inexorable. Coup dur pour eux, l’Arabie Saoudite qui se dissocie, au profit de la Chine, est en train de tuer le pétrole de schiste et les sables bitumineux avec la réduction de 50% des prix du pétrole. Au cours de la dernière année, certains événements sont survenus, certains connus, d’autres non, qui ont amené l’Arabie Saoudite à remettre en question son soutien jusque là indéfectible aux États-Unis et au dollar US. Le résultat se reflète ces jours-ci dans la baisse du cours du pétrole, dont les effets commencent seulement à s’exercer.
Combinés à la remise en question du statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale depuis quelques années et aux gestes concrets posés en ce sens par la Russie, la Chine, l’Iran, et quelques autres depuis un an, il est clair que ces événements marquent pour les États-Unis le commencement de la fin de leur hégémonie mondiale. Ils ont toutefois tellement à y perdre qu’ils vont tenter par tous les moyens de maintenir leur emprise. L’Amérique a de beaux restes. Un dollar qui est encore la monnaie de réserve et de paiement principale du monde et permet à la Fed d’agir sur liquidités et taux d’intérêt mais pas sur la vélocité de M1 qui diminue de jour en jour, et alimente la spéculation à bon compte des banquiers de la cabale. Leur joug sur la pensée défaillante des « sheeple » que nous sommes s’exerce par les médias à la solde exclusive de la cabale des ‘élites’ globalistes, dont l’Amérique est encore un bras armé. Manipulation, mensonges et false flags de toute nature se déversent de manière ininterrompue sur tous les fronts. Il faudrait une force formidable pour nettoyer ces écuries d’Augias. Nos articles Internet et blogs de la presse alternative n’ont agi à ce jour que comme un jet d’eau faiblard, quoique comme un moyen formidablement efficace d’éveiller les consciences.
Nous sommes entrés depuis quelques mois dans le cercle rouge, vous savez ce cercle de la légende Japonaise où tous les participants à une issue fatale qui les concernent se retrouvent, dans l’attente inexorable de leurs destins respectifs. Les dés ne sont pas tous jetés, mais chacun y va de sa martingale. Pour les États-Unis, leur capacité militaire qui est leur atout principal pourrait être défaite par la Russie, leur domination économique passée l’étant par la Chine.
Les mythes ont bon dos, et la vie dure. Il serait temps de remettre en cause celui de l’Amérique et la perception faussée que nous avons d’elle. Si son action a été importante au moment de la libération, bien que moindre par rapport aux 27 millions de tués Russes contre le fascisme, elle nous a séduit par sa musique et ses Big Mac, par Hollywood et son Obama. Un loup déguisé en agneau, comme cette Amérique où il a perdu tout pouvoir et où seul peut encore s’exercer son droit de veto avant d’être éventuellement éjecté avec perte et fracas. L’avenir de l’Europe et de la France ne serait-il pas de voir comment se rapprocher de la Russie et des Brics, pour la créer de l’Atlantique à l’Oural et tourner le dos à l’Otan et aux multiples moyens que les USA ont déployé pour nous asservir.
Comment écrit-on l’histoire ? Les historiens contemporains,plus que leurs prédécesseurs, ont sur leur travail une attitude réflexive. Ils observent,mettent en question et étudient leurs méthodes et leurs finalités presque autant qu’ils observent, mettent en question et étudient la matière et la forme de cette histoire qu’ils se donnent pour tâche de connaître et de faire connaître. L’histoire, celle qui est « histoire de… » en effet n’existe pas en elle même ; elle est le produit d’une activité humaine, en l’occurrence d’historiens qu’ils soient des historiens officiels et conscients ou des historiens tels que peuvent l’être les hommes qui dans leur vie sociale pensent et parlent de leur passé et de leur présent.
Dans le monde historique, tout se donne comme histoire et rien ne se donne comme histoire : des choix, des constructions et reconstructions, des points de vue, des questionnements restent toujours à faire pour donner forme à ce qui est en soi chaos informel. Pour autant l’histoire est-elle subjective et arbitraire, foncièrement relativiste ? L’historien Paul Veyne, dans l’extrait suivant, réfléchissant sur son métier, dégage les principaux principes de sa méthode, autour de la « construction d’intrigues ».
Étant donné les proximités et les affinités pour certains, les rivalités et les concurrences pour d’autres, entre histoire et sociologie, le sociologue aura profit à voir en quoi sa propre méthode est en homologie et/ou en divergence avec celle de l’historien; mais, sachant cependant que l’un et l’autre travaillent sur les mêmes objets, les faits sociaux humains, il faudra aussi méditer sur la complémentarité méthodologique entre la sociologie et l’histoire. (Dans ce cadre, on rapprochera notamment ce texte et celui de Jean-Claude Passeron intitulé « Les limites de la généralisation sociologique ou la sociologie entre histoire et expérimentation. »).
Si tout ce qui est arrivé est également digne de l’histoire, celle-ci ne devient-elle pas un chaos ?
Comment un fait y serait-il plus important qu’un autre? Comment tout ne se réduit-il pas à une grisaille d’événements singuliers? La vie d’un paysan nivernais vaudrait celle de Louis XIV; ce bruit de klaxons qui monte en ce moment de l’avenue vaudrait une guerre mondiale… Peut-on échapper à l’interrogation historiste ? Il faut qu’il y ait un choix en histoire, pour échapper à l’éparpillement en singularités et à une indifférence où tout se vaut.
La réponse est double. D’abord l’histoire ne s’intéresse pas à la singularité des événements individuels,mais à leur spécificité (…) ; ensuite les faits,
comme on va voir, n’existent pas comme autant de grains de sable. L’histoire n’est pas un déterminisme atomique: elle se déroule dans notre monde, où effectivement une guerre mondiale a plus d’importance qu’un concert de klaxons; à moins que – tout est possible – ce concert ne déclenche lui-même une guerre mondiale; car les « faits » n’existent pas à l’état isolé: l’historien les trouve tout organisés en ensembles où ils jouent le rôle de causes, fins, occasions,hasards, prétextes, etc. Notre propre existence, après tout, ne nous apparaît pas comme une grisaille d’incidents atomiques; elle a d’emblée un sens, nous la comprenons ; pourquoi la situation de l’historien serait-elle plus kafkaïenne ? L’histoire est faite de la même substance que la vie de chacun de nous.
L’Archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Hongrie est ici re¸u par le premier-ministre Bismark ,en Allemagne…un peu avant son voyage < Sarajevo ,en Serbie. L’assassinat de l’archiduc par la société secrète de la Main Noire va provoquer l’étincelle de la Première Guerre Mondiale.
Les faits ont donc une organisation naturelle, que l’historien trouve toute faite, une fois qu’il a choisi son sujet, et qui est inchangeable : l’effort du travail historique consiste justement à retrouver cette organisation: causes de la guerre de 1914, buts de guerre des belligérants, incident de Sarajevo; les limites de l’objectivité des explications historiques se ramènent en partie au fait que chaque historien parvient à pousser plus ou moins loin l’explication. À l’intérieur du sujet choisi, cette organisation des faits leur confère une importance relative: dans une histoire militaire de la guerre de 1914, un coup de main aux avant-postes importe moins qu’une offensive qui occupa à juste raison les grands titres des journaux; dans la même histoire militaire, Verdun compte davantage que la grippe espagnole. Bien entendu, dans une histoire démographique, ce sera l’inverse. Les difficultés ne commenceraient que si l’on s’avisait de demander lequel, de Verdun et de la grippe, compte le plus absolument, du point de vue de l’Histoire. Ainsi donc: les faits n’existent pas isolément,mais ont des liaisons objectives; le choix d’un sujet d’histoire est libre, mais, à l’intérieur du sujet choisi, les faits et leurs liaisons sont ce qu’ils sont et nul n’y pourra rien changer; la vérité historique n’est ni relative, ni inaccessible comme unineffable au-delà de tous les points de vue, comme un « géométral ».
La notion d’intrigue
Les faits n’existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l’histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scientifique» de causes matérielles, de fins et de hasards; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative: la genèse de la société féodale, la politique méditerranéenne de Philippe II ou un épisode seulement de cette politique, la révolution galiléenne.
Le mot d’intrigue a l’avantage de rappeler que ce qu’étudie l’historien est aussi humain qu’un drame ou un roman, Guerre et Paix ou Antoine et Cléopâtre. Cette intrigue ne s’ordonne pas nécessairement selon une suite chronologique: comme un drame intérieur, elle peut se dérouler d’un plan à l’autre; l’intrigue de la révolution galiléenne mettra Galilée aux prises avec les cadres de pensée de la physique au début du XVIIe siècle, avec les aspirations qu’il sentait vaguement en lui-même, avec les problèmes et références à la mode, platonisme et aristotélisme, etc. L’intrigue peut donc être coupe transversale des différents rythmes temporels, analyse spectrale: elle sera toujours intrigue parce qu’elle sera humaine, sublunaire, parce qu’elle ne sera pas un morceau de déterminisme.
Une intrigue n’est pas un déterminisme où des atomes appelés armée prussienne culbuteraient des atomes appelés armée autrichienne; les détails y prennent donc l’importance relative qu’exige la bonne marche de l’intrigue. Si les intrigues étaient de petits déterminismes, alors, quand Bismarck expédie la dépêche d’Ems, le fonctionnement du télégraphe serait détaillé avec la même objectivité que la décision du chancelier et l’historien aurait commencé par nous expliquer quels processus biologiques avaient amené la venue au monde du même Bismarck. Si les détails ne prenaient pas une importance relative, alors, quand Napoléon donne un ordre à ses troupes, l’historien expliquerait chaque fois pourquoi les soldats lui obéissaient (on se souvient
que Tolstoï pose le problème de l’histoire à peu près en ces termes dans Guerre et Paix).
Il est vrai que, si une fois les soldats avaient désobéi, cet événement aurait été pertinent, car le cours du drame aurait été changé. Quels sont donc les faits qui sont dignes de susciter l’intérêt de l’historien?
Tout dépend de l’intrigue choisie; en lui-même, un fait n’est ni intéressant, ni le contraire. Est-il intéressant pour un archéologue d’aller compter le nombre de plumes qu’il y a sur les ailes de la Victoire de Samothrace? Fera-t-il preuve, ce faisant, d’une louable rigueur ou d’une superfétatoire acribie ? Impossible de répondre, car le fait n’est rien sans son intrigue; il devient quelque chose si l’on en fait le héros ou le figurant d’un drame d’histoire de l’art où l’on fera se succéder la tendance classique à ne pas mettre trop de plumes et à ne pas fignoler le rendu,la tendance baroque à surcharger et à fouiller le détail et le goût qu’ont les arts barbares de remplir le champ avec des éléments décoratifs.
L’empereur Napoléon Bonaparte pardonnant aux rebelles du Caire. Ce dessin exprime bien la magnanimité d’un grand homme d’état. Dans quel livre d’histoire retrouverez vous ce détail du respect de la vie humaine dans les coutumes de l’empereur après une victoire? …Dans aucun écrit par les vainqueurs de Waterloo!
Remarquons que, si notre intrigue de tout à l’heure n’avait pas été la politique internationale de Napoléon, mais la Grande Armée, son moral et ses
attitudes, l’ordinaire obéissance des grognards aurait été événement pertinent et nous aurions eu à en dire le pourquoi. Seulement il est difficile d’additionner les intrigues et de totaliser: ou bien Néron est notre héros et il lui suffira de dire «Gardes, qu’on m’obéisse », ou bien les gardes sont nos héros et nous écrirons une autre tragédie; en histoire comme au théâtre, tout montrer est impossible, non pas parce qu’il faudrait trop de pages, mais parce qu’il n’existe pas de fait historique élémentaire, d’atome événementiel. Si on cesse de voir les événements dans leurs intrigues, on est aspiré par le gouffre de l’infinitésimal. Les archéologues le savent bien: vous découvrez un bas-relief un peu fruste qui représente une scène dont la signification vous échappe; comme la meilleure photographie ne peut pas remplacer une bonne description, vous entreprenez de le décrire. Mais quels détails faut-il mentionner,quels autres passer sous silence? Vous ne pouvez le dire, puisque vous ne comprenez pas ce que font les figures de la scène. Et pourtant vous prévoyez que tel détail, insignifiant à vos yeux, fournira la clé de la scène à un confrère plus ingénieux que vous: cette légère inflexion à l’extrémité d’une sorte de cylindre que vous prenez pour un bâton le fera penser à un serpent; c’est bien un serpent que tient la figure, laquelle est donc un génie…Alors, dans l’intérêt de la science, tout décrire? Essayez (…)
Structure du champ événementiel
Les historiens racontent des intrigues, qui sont comme autant d’itinéraires qu’ils tracent à leur guise à travers le très objectif champ événementiel (lequel est divisible à l’infini et n’est pas composé d’atomes événementiels) ; aucun historien ne décrit la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout; aucun de ces itinéraires n’est le vrai, n’est l’Histoire. Enfin, le champ événementiel ne comprend pas des sites qu’on irait visiter et qui s’appelleraient événements: un événement n’est pas un être, mais un croisement d’itinéraires possibles.
Considérons l’événement appelé guerre de 1914, ou plutôt situons-nous avec plus de précision: les opérations militaires et l’activitédiplomatique; c’est un itinéraire qui en vaut bien un autre. Nous pouvons aussi voir plus largement et déborder sur les zones avoisinantes: les nécessités militaires ont entraîné une intervention de l’État dans la vie économique, suscité des problèmes politiques et constitutionnels, modifié les moeurs, multiplié le nombre des infirmières et des ouvrières et bouleversé la condition de la femme… Nous voilà sur l’itinéraire du féminisme, que nous pouvons suivre plus ou moins loin. Certains itinéraires tournent court (la guerre a eu peu d’influence sur l’évolution de la peinture, sauf erreur) ; le même « fait », qui est cause profonde sur un itinéraire donné, sera incident ou détail sur un autre. Toutes ces liaisons dans le champ événementiel sont parfaitement objectives. Alors, quel sera l’événement appelé guerre de 1914 ? Il sera ce que vous en ferez par l’étendue que vous donnerez librement au concept de guerre: les opérations diplomatiques ou militaires, ou une partie plus ou moins grande des itinéraires qui recoupent celui-ci. Si vous voyez assez grand, votre guerre sera même un « fait social total ».
Les événements ne sont pas des choses, des objets consistants, des substances; ils sont un découpage que nous opérons librement dans la réalité, un
agrégat de processus où agissent et pâtissent des substances en interaction, hommes et choses. Les événements n’ont pas d’unité naturelle; on ne peut, comme le bon cuisinier du Phèdre, les découper selon leurs articulations véritables, car ils n’en ont pas.
Toute simple qu’elle soit, cette vérité n’est cependant pas devenue familière avant la fin du siècle dernier et sa découverte a produit un certain choc;
on a parlé de subjectivisme, de décomposition de l’objet historique. Ce qui ne peut guère s’expliquer que par le caractère très événementiel de l’historiographie jusqu’au XIX » siècle et par l’étroitesse de sa vision; il y avait une grande histoire, surtout politique, qui était consacrée, il y avait des événements « reçus ». L’histoire non-événementielle a été une sorte de télescope qui, en faisant apercevoir dans le ciel des millions d’étoiles autres que celles que connaissaient les astronomes antiques, nous ferait comprendre que notre découpage du ciel étoilé en constellations était subjectif.
Les événements n’existent donc pas avec la consistance d’une guitare ou d’une soupière. Il faut alors ajouter que, quoi qu’on dise, ils n’existent pas non plus à la manière d’un « géométral » ; on aime à affirmer qu’ils existent en eux-mêmes à la manière d’un cube ou d’une pyramide: nous ne voyons jamais un cube sous toutes ses faces en même temps, nous n’avons jamais de lui qu’un point de vue partiel; en revanche, nous pouvons multiplier ces
points de vue. Il en serait de même des événements: leur inaccessible vérité intégrerait les innombrables points de vue que nous prendrions sur eux et qui auraient tous leur vérité partielle. Il n’en est rien; l’assimilation d’un événement à un géométral est trompeuse et plus dangereuse que commode (…)
Définition de la connaissance historique
Nous parvenons ainsi à une définition de l’histoire. De tout temps, les historiens ont senti que l’histoire se rapportait à l’homme en groupe plutôt qu’à l’individu, qu’elle était histoire des sociétés, des nations, des civilisations, voire de l’humanité, de ce qui est collectif, au sens le plus vague du mot; qu’elle ne s’occupait pas de l’individu comme tel ; que, si la vie de Louis XIV était de l’histoire, celle d’un paysan nivernais sous son règne n’en était pas ou n’était que du matériau pour l’histoire. Mais le difficile est d’arriver à une définition précise; l’histoire est-elle la science des faits collectifs, qui ne se ramèneraient pas à une poussière de faits individuels? La science des sociétés humaines? De l’homme en société?
Mais quel historien, ou quel sociologue, est capable de séparer ce qui est individuel de ce qui est collectif, ou même d’attacher un sens à ces mots? La distinction de ce qui est historique et de ce qui ne l’est pas ne s’en fait pas moins immédiatement et comme d’instinct. Pour voir combien sont approximatifs ces essais de définition de l’histoire qu’on multiplie et rature successivement, sans avoir jamais l’impression qu’on est « tombé juste », il suffit de chercher à les préciser. Science de quel genre de sociétés? La nation tout entière, voire l’humanité? Un village?Au moins toute une province? Un groupe de bridgeurs? Étude de ce qui est collectif : l’héroïsme l’est-il?
Le fait de se tailler les ongles? L’argument du sorite trouve ici son véritable emploi, qui est de dénoncer comme mal posé tout problème où il peut
être employé. En fait, la question ne se pose jamais ainsi; quand nous sommes en présence d’une singularité venue du passé et que tout à coup nous la
comprenons, il se produit dans notre esprit un déclic qui est d’ordre logique (ou plutôt ontologique) et non sociologique: nous n’avons pas trouvé du collectif ou du social, mais bien du spécifique, de l’individualité compréhensible. L’histoire est la description de ce qui est spécifique, c’est-à-dire compréhensible, dans les événements humains.
Dès qu’elle n’est plus valorisée, la singularité s’efface, parce qu’elle est incompréhensible. Parmi les quatre-vingt-dix mille épitaphes d’illustres inconnus que contient le corpus des inscriptions latines, voici celle d’un nommé Publicius Eros, qui naquit, mourut et épousa entre-temps une de ses affranchies; paix à ses cendres et qu’il retombe au néant de l’oubli: nous ne sommes pas des romanciers et notre métier n’est pas de nous pencher sur Dupont pour l’amour de Dupont et pour attacher le lecteur à Dupont.
Seulement il se trouve que nous pouvons sans trop de peine comprendre pourquoi Publicius avait épousé une de ses affranchies; ancien esclave public
lui-même (nous dirions employé municipal), comme le révèle son nom, il s’est marié dans son milieu; son affranchie devait être depuis longtemps
sa concubine et il ne l’a affranchie que pour avoir une compagne digne de lui. II a pu aussi avoir les mobiles les plus personnels de le faire: elle était
peut-être la femme de sa vie ou la beauté locale la plus renommée… Aucun de ces mobiles ne serait singulier, tous s’inscrivent dans l’histoire sociale, sexuelle et conjugale de Rome: le seul fait indifférent
pour nous – mais capital pour son entourage – est que Publicius était lui-même et pas un autre; au lieu d’être centré sur l’attachante personnalité de ce Dupont romain, notre roman vrai éclate en une série d’intrigues anonymes: esclavage, concubinat, intermariages, motivations sexuelles dans le choix d’une épouse; tout Publicius s’y retrouvera, mais mis en pièces: il n’y aura perdu que sa singularité, dont il n’y a justement rien à dire. Aussi les événements historiques ne se confondent-ils jamais avec le cogito d’un individu et c’est pourquoi l’histoire est connaissance par traces (…). II faut seulement ajouter que, dépeçant Publicius en intrigues, nous écarterons les vérités universelles (l’homme est sexué, le ciel est bleu), car l’événement est différence. Est historique ce qui n’est pas universel et ce qui n’est pas singulier. Pour que ce ne soit pas universel, il faut qu’il y ait différence ; pour que ce ne soit pas singulier, il faut que ce soit spécifique, que ce soit compris, que cela renvoie à une intrigue. L’historien est le naturaliste des événements; il veut connaître pour connaître, or il n’y a pas de science de la singularité.
Savoir qu’il a existé un être singulier dénommé Georges Pompidou n’est pas de l’histoire, tant qu’on ne peut pas dire, selon les mots d’Aristote, «
ce qu’il a fait et ce qui lui est arrivé », et, si on peut le dire, on s’élève par là même à la spécificité (…)
Nelson Mandela est un franc maçon bien connu…et illuminati.Quel livre d’histoire d’Afrique du Sud va oser publier cette vérité?
L’histoire n’est pas individualisante
L’histoire n’est pas rapport aux valeurs; par ailleurs, elle s’intéresse à la spécificité des événements individuels plutôt qu’à leur singularité. Si donc elle est idiographique, si elle raconte les événements dans leur individualité, la guerre de 1914 ou celle du Péloponnèse, et non le phénomène-guerre, ce n’est pas par goût esthétique de l’individualité ou par fidélité au souvenir: c’est faute de pouvoir faire mieux; elle ne demanderait qu’à devenir nomographique, si la diversité des événements ne rendait impossible cette mutation. Nous avons vu au premier chapitre que la singularité n’est pas un privilège que les faits historiques auraient sur les faits physiques: ces derniers ne sont pas moins singuliers. Or la dialectique de la connaissance est sous-tendue par une mystérieuse loi d’économie de l’effort. En vertu de cette loi, si les révolutions des peuples étaient aussi entièrement
réductibles à des explications générales que les phénomènes physiques, nous ne nous intéresserions plus guère à leur histoire: seules nous importeraient les lois qui régissent le devenir humain; satisfaits de savoir par elles ce qu’est l’homme, nous laisserions tomber les anecdotes historiques; ou bien nous ne nous intéresserions à elles que pour des raisons sentimentales, comparables à celles qui nous font cultiver,à côté de la grande histoire, celle de notre village ou des rues de notre ville. Malheureusement, les événements historiques ne sont pas comprimables en généralités; ils ne se ramènent que très partiellement à des types et leur succession n’est pas davantage orientée vers quelque fin ou dirigée par
des lois de nous connues; tout est différence et il faut tout dire. L’historien ne peut imiter le naturaliste, qui ne s’occupe que du type et ne se soucie pas de décrire singulièrement les représentants d’une même espèce animale. L’histoire est une science idiographique, non de notre fait et pour le goût que nous aurions pour le détail des événements humains, mais du fait de ces événements eux-mêmes,qui persistent à garder leur individualité.