Mobilisation monstre du peuple algérien contre le régime politique corrompu

 

Pas d’essoufflement, malgré la chaleur et une mobilisation appelant au changement qui s’étire en longueur.

 

Vendredi, des millions d’Algériens sont descendus dans les rues, pour une vingtième semaine de suite, afin de réclamer le départ des principales figures de l’État et l’instauration d’un régime démocratique dans ce pays d’Afrique du Nord. La marée humaine, galvanisée par la rencontre de cette journée traditionnelle de manifestation avec la célébration du 57e anniversaire du jour de l’indépendance, a par ailleurs rejeté, par les slogans scandés, la nouvelle feuille de route du gouvernement de transition pour sortir de la crise et faire avancer le pays vers la tenue d’une élection présidentielle.

 

Mercredi, le président par intérim, Abdlekader Bensalah, a en effet lancé pour une deuxième fois depuis début juin, un appel à la concertation entre les « personnalités nationales, crédibles, indépendantes, sans affiliation partisane et sans ambition électorale » afin d’organiser un scrutin présidentiel dans un « délai raisonnable », et ce, en promettant que ni l’armée ni le gouvernement de transition n’allaient s’impliquer dans ce processus.

 

Ces « assises nationales du dialogue » doivent avoir lieu samedi. Pour plusieurs représentants de l’opposition politique, le scénario ne répond toutefois pas aux aspirations de la population, qui réclame, avant toute nouvelle élection, une réforme constitutionnelle majeure afin d’inscrire le choix du prochain chef de l’État dans un cadre démocratique et un État de droit.

« Nous attendons toujours des signes forts du gouvernement en place : la libération des prisonniers d’opinion, le départ des personnes qui cautionnent le système depuis 20 ans, la réforme des institutions publiques, du droit, de la loi sur la presse et l’information, a indiqué au Devoir Zoubida Assoul, présidente du parti Union pour le changement et le progrès, jointe au téléphone à Alger. Pour le moment, c’est la même chose que sous Abdelaziz Bouteflika », l’ex-président dont l’annonce d’une candidature pour un cinquième mandat en février dernier a donné le coup d’envoi de l’Hirak, ce mouvement populaire appelant à la fin du régime autocratique algérien et à la construction d’une nouvelle Algérie.

 

Le pouvoir est « en train de reformuler les mêmes propositions. Son seul objectif est de maintenir le système en place. Donc pas de dialogue dans ces conditions », a indiqué Linda Hamrouche, une manifestante de 28 ans, dans les rues d’Alger, citée par l’Agence France-Presse.

 

Vendredi, plusieurs manifestants ont été arrêtés par la police, qui, depuis plus d’un mois, se montre un peu plus hostile lors des marches hebdomadaires des opposants au régime. Dans les dernières semaines, 34 personnes, dont deux membres de l’Union pour le changement et le progrès, parti démocrate, ont été interpellées, puis placées en détention provisoire, pour avoir exhibé le drapeau berbère, un symbole, entre autres, du mouvement indépendantiste et de l’identité culturelle de la Kabylie. Amnesty International a vertement dénoncé ces arrestations et l’interdiction de ce drapeau par le général Ahmed Gaïd Salah, chef de l’état-major de l’armée et actuel homme fort de l’Algérie.

 

Par ailleurs, la radicalisation du pouvoir en place face à la rue a connu un point d’orgue le 29 juin dernier, avec l’arrestation et l’incarcération de Lakhdar Bouregaâ, figure de la guerre d’indépendance de l’Algérie, que l’État accuse d’« atteinte au moral des troupes de l’Armée nationale populaire et [d’]outrage à corps constitué ». Plusieurs manifestants ont réclamé sa libération immédiate vendredi par des slogans inscrits sur leurs t-shirts.

 

« Quand on arrive à mettre en prison un héros de la guerre quelques jours avant [le jour de] l’indépendance, c’est qu’il ne reste plus rien à espérer de ce pouvoir », a commenté Lila Bouregaâ, nièce de cet ancien combattant.

 

Pour le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Mohicine Bellabas, « le pouvoir algérien a toujours agi de la sorte, indique-t-il à l’autre bout du fil. Au début, il a fait comme s’il accompagnait le mouvement [de revendication populaire] pour gagner du temps. Mais voyant que le rapport de force est favorable aux acteurs de changement, il prend des mesures désormais pour faire peur aux Algériens et chercher à affaiblir le mouvement ».

 

« Le pouvoir utilise de vieilles méthodes parce qu’il n’est pas capable d’autre chose, dit Zoubida Assoul. Il fonctionne avec un logiciel dépassé. Mais 20 semaines plus tard, la détermination du mouvement reste la même et le processus est toujours en marche contre ce système qui nous a placés dans l’impasse politique et la faillite économique et sociale » et dont la foule, vendredi, appelait à la retraite.

 

Les élections présidentielles devaient se tenir le 4 juillet, mais ont été annulées par le Conseil constitutionnel faute de candidats. Le gouvernement de transition doit prendre fin, selon la Constitution, mardi prochain, le 9 juillet. Le président par intérim a toutefois annoncé la prolongation de son mandat, de manière indéterminée dans les circonstances.

Les Algériens continuent de manifester chaque vendredi.

 

Hasard des calendriers ou concordance des temps ? La 57e fête de l’indépendance de l’Algérie, célébrée ce vendredi, coïncide cette année avec le 20e vendredi de l’Hirak, cette révolution du sourire qui depuis le 22 février dernier fait descendre chaque semaine dans les rues du pays des millions d’Algériens réclamant en choeur la fin du régime en place tout comme l’instauration d’une véritable démocratie et d’un état de droit dans ce vaste état d’Afrique du Nord.

20 semaines d’une vague de contestation pacifiste et déterminée qui a fait du « dégagisme » son mot d’ordre, sans avoir réussi pour autant à faire émerger une figure apte à représenter le mouvement et à porter les revendications du peuple au-delà du bitume. En avril dernier, un quotidien d’Alger dressait d’ailleurs la liste de 10 personnalités politiques locale qui, en s’approchant trop près des manifestations, à la recherche d’assentiment ou de capital symbolique, ont surtout rencontré cris hostiles, cynisme et dérision. Un rejet jugé normal, voire nécessaire, estiment plusieurs acteurs du changement en cours en Algérie.

« L’absence de leader, c’est ce qui fait la force de ce mouvement populaire, lance à l’autre bout du fil, Lakhdar Amokrane, premier secrétaire du parti politique Jil Jadid — ça veut dire Nouvelle Génération —, joint à Alger cette semaine par Le Devoir. Les expériences de résistance populaire passées nous ont appris que lorsqu’une tête se met à dépasser, le pouvoir en place va chercher alors à la couper pour briser le mouvement. Dans le cas de l’Hirak, la chose devient donc difficile ».

N’empêche, l’Algérie est à la croisée des chemins et, 20 semaines plus tard, elle n’a pas encore pavé celui sur lequel elle envisage désormais son avenir et où les nouveaux représentants du peuple pourront alors se mettre à marcher, estime l’intellectuel et essayiste Amar Ingrachen, rencontré dans les rues d’Alger à la veille du dixième vendredi du mouvement.

« Ce que la population rejette unit tout le monde », m’expliquait-il alors, assis sur la terrasse d’un café près de la place Maurice-Audin, un des épicentres du mouvement. «Tout le monde est d’accord pour rompre avec la corruption, le régime cacique, les vieilles figures du pouvoir qui sont là depuis 50 ans, l’autoritarisme, le monopole de l’État, les oligarques de l’économie… Tout le monde veut une administration plus moderne, une présidence limitée à deux mandats, une justice indépendante… Mais que veulent les Algériens ensuite ? Il y en a qui envisagent un État islamique, d’autres un État démocratique libéral, un État providence à la vénézuélienne, une fédération algérienne avec des autonomies régionales, un État jacobin comme en France… Bref, ce que nous rejetons est clair. Mais ce que nous voulons ensuite l’est un peu moins », et peine forcément à s’incarner dans une figure forte capable de concilier cette part d’indétermination qui détermine le mouvement en cours.

« Nous ne pouvons pas nous donner de leaders sans la tenue d’élection », explique Mohicine Belabbas, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), joint au téléphone. « Et nous ne voulons pas d’élection sans un changement de cadre et de système, ajoute le dirigeant de la seule formation politique ouvertement laïque de l’opposition en train de se structurer en Algérie. « C’est là où nous en sommes aujourd’hui. Nous ne croyons pas en des élections organisées par le ministère de l’Intérieur ou en un chef d’État choisi par l’armée [actuelle détentrice du pouvoir algérien après la démission du président Bouteflika au début du mois d’avril dernier]. Nous voulons une réforme de la loi électorale, des médias libres, et ce, pour mettre en place une alternance démocratique au sein d’un État de droit ».

« Le peuple ne nous demande pas de le représenter pour le moment, mais bien de nous unir pour proposer une alternative politique à la crise actuelle », ajoute Zoubida Assoul, présidente du parti Union pour le changement et le progrès jointe cette semaine à Alger. « Mais pour envisager cette sortie, le pouvoir en place doit nous donner des garanties sur la liberté de dialogue, sur l’indépendance des médias, sur l’indépendance de la justice, car, pour le moment, il n’est pas possible d’envisager des élections avec les personnes qui ont cautionné le système en place ou dans un cadre que ce système va imposer ».

L’Algérie se trouve donc dans une impasse, avec des élections prévues le 4 juillet que le régime a annulées il y a quelques semaines faute de candidats. Le gouvernement par intérim devient également caduc le 9 juillet prochain, selon la constitution actuelle. Et la célébration du jour de l’indépendance pourrait donc bien donner cet autre souffle que l’Hirak cherche après 20 semaines d’un cri continu, « inattendu et inespéré », dit M. Amokrane, pour la démocratie.

En effet, mercredi, le président du gouvernement de transition, Abdelkader Bensalah, a proposé « aux personnalités nationales, crédibles, indépendantes, sans affiliation partisane et sans ambition électorale » de s’asseoir ensemble pour préparer la prochaine élection présidentielle. Un processus conduit « en toute liberté et en toute transparence » dans lequel ni l’armée, ni le régime en place ne vont s’immiscer, a-t-il assuré tout en précisant que son mandat allait se poursuivre au-delà du 9 juillet pour une période indéterminée.

Début juin, un appel similaire au dialogue entre les représentants politiques au pays avait été lancé par le chef de l’État, mais avait été immédiatement rejeté par la rue qui réclame, avant la tenue de nouvelles élections, la mise en place d’un cadre démocratique réel pour éviter l’apparition d’un héritier de l’ère Bouteflika ou d’un autre président choisi par l’armée algérienne, comme c’est, en gros, le cas depuis l’indépendance du pays. Pour Bensalah, il est toutefois devenu nécessaire de mettre de côté « les exigences irréalistes », dit-il en parlant des revendications de l’Hirak, exigences qui sont, selon lui, « de nature à prolonger la situation actuelle et à entraîner [le] pays dans une situation de vide constitutionnel, source d’incertitude et d’instabilité »

« Nous avons eu notre indépendance en 1962, mais nous n’avons pas encore eu notre liberté », résume Mohicine Belabbas, du RCD à la veille du 5 juillet qui devrait, poursuit-il, favoriser la libération du peuple après la libération du pays de l’occupant français.

« Le Mouvement, c’est un référendum hebdomadaire à ciel ouvert », dit Lakhdar Amokrane de Jil Jadid qui va permettre aux Algériens de se prononcer vendredi sur « l’ouverture » proposée par le régime en place et sur la suite de cette autre révolution tranquille qui, même sans figure, « avance forcément vers une issue favorable, croit-il, un vendredi à la fois ».

La révolution du sourire!

 

 

 

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